France : quel bilan les médecins libéraux tirent-ils de la grève ?

La grève des médecins libéraux, qui s’est achevée il y a une dizaine de jours en France après près de deux mois de mobilisation, a conduit la ministre française de la Santé, Stéphanie Rist, à reculer sur la plupart des mesures contestées. Dans une interview accordée à notre confrère français JIM, le président de l’Union française pour une médecine libre (UFML), le Dr Jérôme Marty, se félicite de plusieurs concessions obtenues, mais insiste surtout sur les points de tension qui demeurent et sur un climat de défiance durable entre les médecins et le monde politique.

Le Dr Jérôme Marty souligne d’abord la solidité inédite de l’intersyndicale, restée unie pendant toute la durée du mouvement. « L’intérêt médical a primé sur l’intérêt partisan. L’intersyndicale a tenu quasi deux mois, ce qui est historique », relève-t-il. Sur le fond, il évoque des « victoires », des « demi-teintes » et des « défaites provisoires ». Parmi les reculs obtenus figure l’abandon de la mise sous objectif (MSO) et l’engagement du directeur général de la Caisse nationale d’assurance maladie, Thomas Fatôme, de ne pas utiliser son pouvoir discrétionnaire de baisse tarifaire, même si le Dr Jérôme Marty réclame un engagement écrit.

Ces avancées sont toutefois rapidement éclipsées, à ses yeux, par plusieurs dossiers encore explosifs. Le premier concerne le maintien du déremboursement des prescriptions émanant de médecins exerçant en secteur 3. En France, le secteur 3 correspond aux praticiens non conventionnés en Belgique, qui fixent librement leurs honoraires. Jusqu’à présent, leurs prescriptions restaient remboursables par l’assurance maladie. La suppression de ce remboursement, prévue par la loi de finances, constitue pour le Dr Jérôme Marty une « révolution copernicienne ». « Ça rend le conventionnement obligatoire. Et ça, ça change tout », avertit-il, parlant d’un basculement vers « l’Allemagne de l’Est ». Selon lui, cette mesure pourrait à terme faire tomber le monopole de l’assurance maladie au profit des assurances privées, créant « un système à X vitesses ». L’UFML annonce une offensive juridique devant le Conseil d’État et la Cour de justice de l’Union européenne.

Autre point majeur, la défense du secteur 2, qui permet aux médecins conventionnés de pratiquer des dépassements d’honoraires encadrés, reste également au cœur des inquiétudes. Le Dr Jérôme Marty prévient que toute remise en cause de ce dispositif ou de la liberté d’installation pourrait relancer la mobilisation et accélérer l’exil de praticiens vers l’étranger. Il avertit que si « les députés veulent vraiment continuer à faire violence à la médecine libérale par la suppression du secteur 2 », l’UFML a déjà arrêté une riposte, « Nous organiserons, 6 mois après le vote de la loi Garrot si elle venait à être votée, les assises de l’expatriation ». « Nous avons plein de demandes, à la fois d’Arabie Saoudite, de Dubaï, de Suisse, du Canada, on a plein de pays qui sont à la recherche de médecins », poursuit-il. « Il faut que les politiques se disent qu’on va vivre le mercato des médecins. Il manque 6 millions de médecins dans le monde. Dans 10 ans, il en manquera 12 », insiste-t-il, estimant que « si la France ne respecte pas ses médecins, on donnera toutes les armes possibles aux praticiens pour qu’ils aillent dans des pays qui les respectent ».

L’avenir de l’hospitalisation privée constitue un autre motif d’alarme. « Plus de 50 % des établissements sont en déficit », affirme-t-il, évoquant une sous-rémunération chronique, l’impact de la réforme des soins de suite et de réadaptation et le désengagement de groupes comme Ramsay. « Par idéologie, les politiques sont en train de flinguer le tiers du parc hospitalier que représentent les cliniques privées », juge-t-il, estimant que la chute de ce secteur déstabiliserait l’ensemble du système.

Au-delà des textes en discussion, le président de l’UFML décrit un climat de défiance profond. « Ils nous insultent. Ils nous méprisent », lance-t-il, accusant les responsables politiques de court-termisme et de mépris pour une profession qui « fonctionne en mode dégradé », en sous-effectif, avec une demande de soins explosive. Il rappelle que le système tient encore « au prix de l’épuisement de tous » et d’un taux élevé de suicides parmi les soignants.

Interrogé sur les critiques internes au mouvement, le Dr Jérôme Marty défend la responsabilité des grévistes, rappelant que la mobilisation avait été annoncée des mois à l’avance. Il assure que la participation a été massive, tant dans les cabinets que dans les cliniques, évoquant « plus de huit cliniques sur dix » impactées et des réquisitions parfois illégales.

À l’approche des échéances électorales, il confirme enfin que les syndicats médicaux comptent peser dans le débat politique. « On rencontre tous les partis politiques », indique-t-il, espérant que la santé devienne un enjeu central de la prochaine présidentielle.

Pour le Dr Jérôme Marty, si la grève a permis d’arracher des reculs significatifs, elle n’a en rien refermé les fractures. Les dossiers du secteur 3, du secteur 2, de la réforme de l’internat et du financement des cliniques privées restent ouverts, dans un contexte où la défiance entre médecins et politiques apparaît désormais structurelle.

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