À l’heure où le secteur hospitalier est engagé dans de profondes réformes, Geert Smits, président de l’Association belge des directeurs d’hôpitaux (ABDH) et CEO d’AZ Monica, défend une vision stratégique à long terme. Pour lui, son association doit anticiper et réfléchir dès aujourd’hui à « l’après-demain ». Financement, cogouvernance et innovation figurent évidemment au cœur de cette réflexion.
Avec sa journée d’étude « Financing Hospital Innovations: Public-Private Partnerships », organisée le 10 septembre, l’ABDH entend ouvrir le débat sur une question devenue pressante. Les hôpitaux belges sont soumis à une pression financière croissante alors que leurs besoins en matière d’innovation ne cessent d’augmenter. Une situation difficilement tenable. Geert Smits reconnaît que le financement actuel est insuffisant.
Les projets de réforme du ministre Vandenbroucke pourraient-ils apporter une réponse ? « Ils suscitent beaucoup d’inquiétude dans le secteur, surtout au regard de l’essor actuel de l’innovation, alimenté par les moyens des directions et des médecins. » Beaucoup redoutent cependant que les nouveaux projets ne fragilisent ces moteurs. « Dans notre réaction à la note de la commission d’experts de la CIM, nous avons insisté sur le fait que l’innovation ne pouvait pas être réservée aux hôpitaux universitaires. Il existe aussi de très beaux exemples d’innovation de haut niveau dans les hôpitaux généraux.
Le président de l’ABDH voit une piste dans le recours à des financements externes et aux partenariats public-privé (PPP). « Des partenariats avec l’industrie des technologies médicales – par exemple pour les équipements de diagnostic et d’imagerie – permettent aux hôpitaux de disposer d’équipements de pointe, tandis que les entreprises bénéficient d’une sécurité à long terme. C’est cette réflexion qui a conduit à l’organisation de cette journée d’étude.
Geert Smits est également un fervent défenseur de la Value-Based HealthCare (VBHC). Le "white paper" publié par l’ABDH en 2024 propose un plan concret visant à placer la valeur apportée au patient au centre du système. Alors que les pouvoirs publics privilégient des réformes structurelles imposées d’en haut, Geert Smits considère la VBHC comme une démarche indispensable venant du terrain. Elle doit permettre aux prestataires de soins de travailler de manière intégrée tout au long du parcours de soins, au bénéfice de la qualité des soins aux patients et de l’efficience. Il constate par ailleurs une ouverture croissante à cette approche auprès d’instances telles que l’INAMI.
Cogouvernance, oui ; lutte de pouvoir, non
La cogouvernance constitue également l’un des sujets sensibles des réformes en préparation. « Elle est évidemment déjà en partie inscrite dans les mécanismes financiers actuels. Si la cogouvernance entre directions et médecins devait disparaître, par exemple à la suite de la réévaluation de la nomenclature ou de la redéfinition de la répartition entre honoraires intellectuels et techniques, un important moteur de cofinancement disparaîtrait lui aussi. À mes yeux, les médecins doivent donc absolument être associés à la politique de l’hôpital. Faut-il pour autant inscrire des quotas dans la loi ? Cela rendrait le système très contraignant. Un cadre est toutefois nécessaire. Sans cela, on ignorerait le rôle essentiel des médecins dans l’hôpital, non seulement par les missions qu’ils exercent, mais aussi par leur vision de l’avenir, indispensable à l’élaboration d’une stratégie bien pensée. »
Le groupe de travail ad hoc sur la réforme du financement hospitalier envisage de transférer vers le Budget des moyens financiers (BMF) la part des coûts actuellement financée par les honoraires. Pour les syndicats médicaux, il s’agit d’une ligne rouge. Geert Smits dit comprendre leurs préoccupations et plaide pour une recherche constructive de solutions. Le financement ne doit pas déboucher sur une lutte de pouvoir, estime-t-il. Il cite notamment des modèles qui fonctionnent déjà sur le terrain, comme les fonds communs d’investissement médical, dans lesquels médecins et directions décident par consensus des investissements lourds, par exemple dans des robots ou des dossiers patients électroniques (DPI).
Comment accompagner la difficile période de transition à laquelle les hôpitaux sont confrontés ? Certains adoptent une attitude défensive, proche du syndrome NIMBY (« not in my backyard »). En tant que dirigeant hospitalier, Geert Smits défend une autre approche, en s’appuyant sur sa propre expérience. AZ Monica a ainsi choisi de concentrer de manière proactive ses services aigus sur un seul campus, à Deurne, tout en repositionnant son campus d’Anvers comme clinique spécialisée en orthopédie et en chirurgie maxillo-faciale. « Cela montre que les hôpitaux sont prêts à s’engager dans le changement, à condition de disposer d’une sécurité juridique et d’une marge financière suffisantes. » Geert Smits regrette toutefois l’absence de fonds de transition dans les notes du gouvernement. Les changements et les adaptations des infrastructures nécessitent des investissements considérables. Sans garanties publiques, estime-t-il, le saut est tout simplement impossible.
Cybersécurité
Geert Smits demande également aux pouvoirs publics d’assouplir la législation afin de faciliter les collaborations dans les fonctions de back-office. Des projets de salles blanches ou d’entrepôts communs se heurtent aujourd’hui à des obstacles légaux. Ceux-ci empêchent de réaliser les économies d’échelle nécessaires pour financer le respect de normes européennes exigeantes, notamment en matière de cybersécurité avec NIS2 et de protection des données avec le RGPD. Dans ce contexte, il juge « largement insuffisants » les 15 millions d’euros de subsides fédéraux consacrés à la cybersécurité au regard des besoins réels. Son parcours dans l’informatique lui donne une connaissance particulière de ces enjeux.
Son propre hôpital n’a d’ailleurs pas été épargné. Au moment même où il prenait la présidence de l’ABDH, AZ Monica a été victime d’une cyberattaque. L’incident avait notamment attiré l’attention sur les risques de sécurité liés aux fournisseurs externes, même si ceux-ci n’étaient pas à l’origine du problème chez AZ Monica, qui n’a par ailleurs jamais payé de rançon. « Notre hôpital a toutefois dû interrompre temporairement ses connexions avec certaines entreprises », explique Geert Smits. « La prévention de ce type de brèches peut être assurée techniquement, notamment par la segmentation du réseau, de manière à ce que les fournisseurs travaillent exclusivement dans un environnement cloisonné », analyse-t-il.
Il reconnaît également que les exigences strictes en matière de cybersécurité peuvent provoquer des tensions sur le terrain : médecins et autres utilisateurs souhaitent disposer de logiciels fonctionnels et innovants, tandis que le service informatique doit parfois s’y opposer parce que ces outils ne répondent pas aux normes de sécurité. Selon lui, les fournisseurs doivent être rappelés plus fermement à leurs obligations.
Il suggère par ailleurs de relancer les journées d’étude que l’ABDH avait précédemment consacrées à la cybersécurité.
Enfin, quelle mesure prendrait-il en priorité s’il était lui-même Premier ministre ? « Je ne considérerais plus le secteur des soins de santé comme un poste de dépenses, mais comme un moteur économique et un centre de profit. Une population en bonne santé représente une énorme valeur ajoutée pour l’économie. »
Il plaide pour un plan intégré dans lequel soins curatifs et prévention vont de pair, soutenu par des incitants financiers judicieusement conçus.
> La journée d’étude « Financing Hospital Innovations: Public-Private Partnerships »








