De la « cardiologie bling-bling » à l’innovation : le regard critique d’un ancien cardiologue

Après une carrière naviguant entre soins cardiologiques, industrie pharmaceutique, INAMI et consultance, le Dr Marc Tomas pose un regard acéré sur l’évolution de son métier. Marqué par une prévention cardiovasculaire négligée, il retrace un parcours singulier, guidé par le besoin de comprendre le système dans lequel il a soigné.

Tout part d’un constat brut. Chaque année, en Belgique, l'arrêt cardiaque hors hôpital fait près de 10.000 victimes. Un drame sanitaire dont tout le monde dit qu’il faut s’occuper, sans que grand-chose ne change sur le terrain. En miroir, le Dr Marc Tomas pointe les 11.000 nouveaux diagnostics annuels de cancer du sein, qui bénéficient – à juste titre – d'une communication préventive massive. Pour les arrêts cardiaques ? « Tout le monde s'en fout », lâche-t-il sans détour, constatant que si les équipes de secours performent, le premier maillon citoyen reste tétanisé. « 10.000 morts, ce sont deux stades de foot pleins couchés sur le gazon. Cela remet les choses en perspective. »

Cette asymétrie, Marc Tomas l’a vécue de l'intérieur. Ancien praticien dans une grande unité de soins intensifs cardiaques, il a connu les heures de gloire de ce qu'il nomme avec ironie la « cardiologie bling-bling ». « Les cardiologues aiment bien ça. Ils aiment bien mettre des sondes à gauche, à droite, réparer des trous entre les cavités... C'est très valorisant. Et puis, à côté de ça, il y a la cardiologie préventive, qui intéresse beaucoup moins, parce que c'est aborder les problèmes de cholestérol, de tension artérielle, de diabète... C'est moins glorieux. » Pourtant, en ouvrant parallèlement sa consultation privée, il réalise que c'est bien là, au plus près des modes de vie des patients, que se joue une part décisive du travail médical.

Sortir le nez du guidon

Au fil des années, il observe une profession qui s’isole, happée par le volume d'actes. Une cadence qui ne laisse plus le temps de prendre de la hauteur. « On est tous avec le nez dans le guidon. C'est patient par patient, résoudre un problème le plus vite possible et puis hop, au suivant et au suivant. C'est un peu Charlie Chaplin sur sa chaîne de montage. »

À ce rythme, c'est l'essence même de la pratique qui s'évapore. L'ancien modèle du médecin de famille, qui appréhendait l'environnement social ou le manque d'hygiène en se rendant au domicile, s'est effacé. L'hôpital ne compense pas cette perte, cherchant plutôt à retenir sa patientèle, « avec des espèces de tentacules qui sortent et qui gardent le contrôle du patient ». La profession a mué, et l’aura d’antan s'est dissipée. « L'enseignant n'a plus son aura, le curé a disparu, et le médecin, c'est pareil. C'est une drôle d'évolution qui m'inquiète », glisse-t-il.

Dans ce contexte de tension, les plaintes financières d'une partie du corps médical spécialisé – notamment sur la limitation des suppléments d'honoraires – le laissent froid. Observant les inégalités de revenus au sein même de la profession, il sourit jaune face à l'indignation de certains confrères dont les carrières restent très confortables. « Le gériatre ne va pas gagner la même chose que le dermatologue. Quand des spécialistes s'insurgent là-dessus, ça m'évoque quand même un petit sourire en me disant : "Bon, les gars, arrêtez de vous plaindre et réduisez un petit peu vos suppléments." »

Les coulisses de la santé

« La médecine, ce n’est pas s’enfermer dans une cabine téléphonique et mettre un stéthoscope sur sa poitrine pour qu'une personne qui se trouve à 150 km pose un diagnostic », s'exclame-t-il face aux solutions technologiques parfois brandies pour pallier les déserts médicaux. Pour lui, le soin ne se résumera jamais à un acte technique froid.

C'est précisément ce besoin de comprendre l'envers du décor qui l'a poussé, tout en conservant sa consultation, à multiplier les casquettes. L'industrie pharmaceutique d'abord, puis la Commission de remboursement des médicaments (CRM) de l'INAMI, et enfin la consultance pour des start-up. Il y a deux ans, il a d'ailleurs choisi de ranger définitivement son stéthoscope. Face à une cardiologie devenue extrêmement technologique, il a préféré s'arrêter plutôt que de risquer l'erreur. Il se consacre désormais entièrement à l’écosystème de l'innovation, ayant cofondé "Demain la Santé" avec Lara Vigneron, ingénieure civile, un collectif qui aide les porteurs de projets innovants à ne pas se perdre dans le dédale institutionnel belge. « Là où l’on a envie de soigner les gens, les médicaments et les dispositifs médicaux sont freinés, sont bloqués, pour des discussions de prix, des discussions d'apothicaires. »

Dans ce labyrinthe, il a aussi appris à nuancer les idées reçues de ses pairs. Si les praticiens sont souvent ulcérés par les tracasseries administratives ou le fameux « trésor de guerre de 6 milliards » des mutualités, Marc Tomas, qui a monté un projet avec l'une d'elles, refuse le rejet de principe : « Elles investissent quand même beaucoup d'argent pour essayer de trouver des solutions pour le patient. Et ça, ce n'est pas connu. Travailler sans les mutualités, je ne vois pas comment on ferait, sincèrement. »

Ce parcours hybride, motivé par une nature qu'il juge lui-même « un peu rebelle », l'a conduit un temps à enseigner la médecine à la faculté de Namur. Un rôle de passeur qui s'est imposé comme une évidence : « Il me manquait cette dimension d'expliquer aux autres dans quel monde on vit. » Aujourd’hui indépendant, libéré de la routine clinique et des conflits de couloir, Marc Tomas a trouvé un nouvel équilibre. Il observe le système de l’extérieur, mais avec l’acuité de celui qui en a exploré les strates. Une chose, dit-il en substance, ne lui convient plus : se taire.

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Derniers commentaires

  • Nathalie PANEPINTO

    18 mai 2026

    Le BMF est en sous-financement notoire (inflation insuffisamment compensée, augmentations barémiques qui ne sont plus financées, financement du bloc opératoire à 73% de sa valeur reconnue,…)
    Le secteur des honoraires était traditionnellement en bénéfice
    Alors qu’il y a encore des défis :
    - cyber-sécurité
    - attraction et rétention du personnel
    - les pensions des statutaires (hôpitaux publics)

  • Francois Tomas

    17 mai 2026

    Cher Dr Gueben,

    actif moi-même dans la santé mentale, neveu du Dr Marc Tomas, je me permets de m’exprimer face à votre réaction au combien normale et saine.
    Je pense simplement que vos commentaires ne reflètent pas ce qui est annoncé et décrié par mon oncle. Pire, même, vous vous rejoignez et il reflète exactement votre pensée et propos que vous tenez depuis de nombreuses années.
    Le Dr Tomas ne s’est jamais éloigné de la pratique malgré ce que son parcours pourrait faire croire. Certes, c’est une autre génération de soignants mais je pense comprendre que c’est exactement la génération de soignants que vous voudriez être. Libres de pratiquer la médecine et non le travail à la chaîne accompagné de quotas, de “rentabilité”, d’un exercice économique de l’art de guérir qui s’imprime chaque jour un peu plus dans nos sociétés occidentales voire même orientales ( la visite d’un hôpital chinois m’a laissé sans voix : efficacité, rentabilité etc etc …)

    Je pense sincèrement que ce que mon oncle veut transmettre est le fait que la médecine humaine ( et animale aussi puisque nous sommes des animaux) est devenue à ce point mercantile que ce n’est plus la santé et la science qui prime mais la rentabilité des interventions et solutions.
    Je conçois, au vu de vos interventions, que ce n’est pas votre idée du soin.

    N’y voyez donc pas une leçon de morale d’un génération qui vous précède face aux soignants d’aujourd’hui mais bien le message que notre “système” a transformé la médecine en commodité consommable et non en l’honorable dévotion de soigner les autres, en particulier par la prévention selon le milieu social, la connaissance et la prise de conscience des risques et l’immuable volonté des soignants à éviter la pathologie avant d’essayer de la soigner.

    Comme vous l’avez indiqué il y a quelques temps, le “politique” a restreint le nombre de soignants, soit-disant par gage de qualité … mais surtout, je pense, par besoin de contrôle .
    Ne fut pas leur surprise que de constater que la demande était plus grande que l’offre, que l’humain s’est tourné sur des alternatifs peu scientifiques et qu’à force de réguler et contrôler “Le médecin”, nous avons réussi à presque plus le décrier que l’écouter.

    Ce message de mon oncle est à mes yeux une “piqûre de rappel” du serment d’Hippocrate, afin de se rebeller contre un système de santé devenu trop mercantile et trop intéressé ( dans les deux sens … patient profitant, dominant parfois, médecin laxiste par peur etc…) . Ce n’est pas une critique des personnes qui exercent mais un appel à protéger l’indépendance de leur exercice afin de veiller à la santé avant de veiller au portefeuille de ceux qui vendent des solutions de santé aux États, aux praticiens…

    Au plaisir d’échanger, cher Docteur.

  • Robin GUEBEN

    11 mai 2026

    Vous critiquez les soignants de terrain alors que vous-même avez quitté le terrain. Vous comparez les suppléments d'honoraires de votre époque aux "suppléments" d'honoraires adaptés correctement au marché (Savez-vous combien coûte une machine PUVA, une machine laser ?). Moi je suis généraliste de terrain, je travaille régulièrement en clinique privée ou en hospitalier et j'étais précédemment dans 3 ASBL différentes : je n'ai jamais vu une enveloppe provisionnelle 6x supérieure au budget prévisionnel annuel d'une ASBL et qui s'annoncent comme entreprises en difficultés ! Moi aussi j'ai des amis dans le milieu associatif et eux-mêmes me disent que les mutualistes sont des rats.

    Je ne suis d'accord qu'avec le fait que tout le monde s'en fout de la prévention cardiaque, à commencer par les premiers intéressés, la première ligne de médecine générale. On se retrouve en PPCU avec un gars de 40 ans qui fait un AVC massif avec des taux de cholestérol explosés au plafond et de l'HTA et quand je demande aux proches s'il a déjà eu un suivi en MG avec des paramètres et une clinique pareils : " Oui oui il a un MG" "C'est vrai qu'il mange un saladier de frites par semaine" "Le MG a dit que ça n'était pas grave, on est belge ou on ne l'est pas" "La dernière prise de sang date d'il y a 15 ans, nous on va juste le voir pour le vaccin de la grippe pour l'entreprise et quand on est enrhumé pour un arrêt". On a eu une pléthore de MG qui comptait sur les spés pour leur sauver les miches et qui étaient/sont hyper laxistes et on a maintenant une pénurie de MG élevés par eux complètement cons en prévention et dont on ne sauvera plus les miches, puisque les spés sont eux-mêmes en train d'essayer de faire de la prévention sur un groupe mal ciblé épidémiologiquement ou alors qui arrêtent le terrain comme vous pour rentrer dans le structurel de santé.