Exil des médecins français à Bruxelles : « Le mercato mondial de la médecine a commencé »

Ils étaient près de 1 500 à avoir franchi la frontière ce dimanche. Ils sont désormais repartis. Derrière cet « exil symbolique », le message que les médecins libéraux français laissent derrière eux est un avertissement pour leurs confrères belges. Au-delà de la fronde contre l’État français, c’est le constat d’une crise systémique européenne que les syndicats médicaux français sont venus exposer.

Pourquoi Bruxelles ? La question a été posée aux leaders du mouvement français lors de leur conférence de presse de mardi. Si la logistique a joué – « On ne voulait pas donner une image de vacances en allant à Barcelone ou Ibiza » –, le choix de la capitale européenne relève d’une symbolique politique forte. « Bruxelles nous a permis de réfléchir à une problématique qui va toucher toutes les démocraties européennes », analyse le Dr Philippe Cuq, président de l’Union des chirurgiens de France (UCDF).

Pour les médecins français, l’Hexagone n’est que le premier domino d’une crise qui guette la Belgique, l’Allemagne ou le Royaume-Uni : celle d’un modèle de financement à bout de souffle face au vieillissement de la population et à l’explosion des maladies chroniques. Pour Didier Legeais, président du Syndicat national des chirurgiens urologues français (SNCUF), le malaise dépasse d’ailleurs le seul cadre médical : « Le système de santé financé essentiellement par le travail, conçu dans l’après-guerre, atteint aujourd’hui ses limites face à l’augmentation rapide des patients âgés de plus de 75 ans. »

L’avènement du « mercato de la médecine »

Le Dr Loïc Kerdiles, président du Syndicat des anesthésistes libéraux (AAL), ajoute que si les conditions d’exercice se durcissent trop vite, l’attractivité peut basculer rapidement. Selon lui, nous entrons dans une ère de concurrence internationale féroce pour la ressource médicale.

« Il y a une pénurie mondiale de soignants de l’ordre de 6 millions », avance-t-il. « Les médecins sont devenus une denrée rare. Le risque est qu’ils aillent désormais au plus offrant. » C’est ce qu’il qualifie de « mercato de la médecine ». « L’Angleterre a déjà vu 5 000 praticiens quitter le territoire ; la France craint de voir ses jeunes, formés dans l’excellence, s’expatrier vers la Suisse ou des pays “plus exotiques” comme ceux du Golfe persique. »

En Belgique, si les conditions d’exercice se dégradent ou si la pression administrative devient insoutenable, la digue sautera. « Soit le reste du monde évolue en même temps que nous avec ces contraintes, soit nous sommes en train de nous tuer avant les autres », prévient Loïc Kerdiles.

« Il faut casser le plateau de verre législatif »

Au cœur de la colère française, un sentiment d’asphyxie réglementaire. Le Dr Legeais décrit un « plateau de verre législatif » : certifications, accréditations, contrôles successifs qui, selon lui, freinent toute capacité d’adaptation. Une contestation qui trouve un écho en Belgique et qui n’est pas sans rappeler la récente grogne des médecins contre la chasse aux fraudeurs.

« Nos parlementaires sont élus pour leur charisme ou leur réseau, mais quand ils légifèrent, ils sont à dix mille lieues de nos réalités. Cette déconnexion aboutit à des textes inapplicables ou insultants, votés sans tenir compte de la base », estime-t-il, établissant un parallèle assumé avec la colère du monde agricole.

Cette déconnexion se traduit par des décisions économiquement intenables. Didier Legeais cite ainsi des actes de chirurgie « dont le tarif de la sécurité sociale n’a pas bougé d’un centime depuis 1992. Aucune entreprise française ne peut travailler au tarif de 92 », tranche l’urologue français.

L’illusion de la concertation

La séquence des réquisitions a marqué un point de non-retour. Plusieurs milliers de médecins ont été réquisitionnés, parfois à domicile, parfois en pleine nuit. Ils étaient d’ailleurs près de 2 000 à être inscrits au voyage à Bruxelles. 400d’entre eux ont été réquisitionnés. « On ne s’est pas réveillés trop tard. On n’a simplement pas été entendus », résume Didier Legeais. Pour les syndicats, ces méthodes illustrent une rupture du dialogue institutionnel et une forme d’intimidation qui a durablement marqué les praticiens mobilisés.

Présent à Bruxelles, le Dr Gilbert Bejjani, président de l’Union des médecins – Absym-Bruxelles, a souligné la proximité des enjeux entre la France et la Belgique, tout en rappelant qu’en Belgique, le dialogue institutionnel reste, à ce stade, ouvert, après le mouvement de grève mené le 7 juillet dernier.

Unité retrouvée et avertissement pour l’avenir

Dans ce contexte tendu, Loïc Kerdiles voit toutefois un motif d’espoir : « Pour la première fois depuis trente ans, toutes les composantes de la profession ont fait front commun. » Généralistes, spécialistes, internes, public et privé se sont retrouvés autour d’un même constat : la variable d’ajustement ne peut plus être le soignant.

Les médecins français repartent de Bruxelles avec des contre-propositions et l’attente d’un rendez-vous à Matignon. Ils laissent surtout aux observateurs belges une question ouverte : jusqu’où un système peut-il se tendre avant de perdre ceux qui le font tenir ? Dans un marché médical désormais mondialisé, l’avertissement dépasse largement le cas français.

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