Faible taux de conventionnement des dermatologues : « Nous n’avons pas voulu cette anomalie »

Les dermatologues sont les spécialistes les moins conventionnés (18 %). Pour Béatrice De Donder (photo) et Koen Roegies, respectivement vice-présidente et président de l’Union professionnelle belge de dermatologie et de vénérologie, le non-conventionnement est une obligation, non un choix. Entre sous-financement chronique de l’acte intellectuel et frais de structure galopants, les spécialistes dénoncent un modèle de financement devenu inadapté aux exigences contemporaines de la pratique dermatologique.

Dans l'imaginaire collectif, la dermatologie est souvent associée à une pratique esthétique lucrative. Une image d’Épinal que les professionnels rejettent vigoureusement. « La médecine esthétique ne dépasse pas 10 % de notre activité », note le Dr Koen Roegies. « Ceux qui vivent en faisant de la dermatologie classique ne peuvent plus faire vivre un cabinet correctement sans suppléments », alerte de son côté la Dre Béatrice De Donder (photo). Les dermatologues rappellent la réalité des chiffres : le coût de fonctionnement d’un cabinet par patient oscille entre 25 et 38 euros, pour un honoraire de consultation avoisinant 43 euros. Une fois les charges déduites – personnel, loyer, matériel, charges sociales –, la rémunération nette du médecin devient résiduelle, parfois inférieure à 10 euros par consultation. Dans ces conditions, l’acte intellectuel ne suffit plus à assurer la viabilité économique de la pratique.

Un déséquilibre structurel de la nomenclature

Le cœur du problème : la nomenclature, jugée obsolète et inéquitable. Pour un acte intellectuel similaire, un interniste perçoit 61 euros, là où le dermatologue doit se contenter de 43 euros. « Il y a presque 20 euros de différence de rémunération pour un cadre identique, avec les mêmes règles d’encadrement et de temps », déplore Koen Roegies. Cette injustice est accentuée par la valeur de l’unité de consultation (RVU), fixée dans le rapport ACA à 1,25 pour les dermatologues contre 2,25 pour les internistes. À noter que le rapport a, en l’état, été refusé en Médico-mut.

Plus grave encore pour les dermatologues, certains actes techniques essentiels, comme les biopsies cutanées, sont aujourd'hui pratiqués à perte. En parallèle, la pratique moderne impose des consultations plus longues, incompatibles avec les modèles historiques de volume élevé de patients. « Le temps où un praticien pouvait enchaîner six patients par heure est révolu ; la médecine de qualité exige aujourd'hui au minimum 20 minutes par consultation », ajoute le dermatologue. À cela s'ajoutent des charges invisibles mais pesantes : 5 à 10 % de « no-shows » (rendez-vous non honorés), un temps administratif croissant et une formation continue indispensable, mais non rémunérée. « Les dermatologues ont par ailleurs toujours été motivés par l’accréditation », note Béatrice De Donder. « Il faut dire que c’était une forme d’appoint bienvenue pour le cabinet en l’absence d’une nomenclature suffisante. »

Une pratique sous tension, entre hôpital et ambulatoire

Cette situation a déjà provoqué un exode massif des hôpitaux, où la spécialité n'est plus jugée rentable. En extra-hospitalier, les praticiens se retrouvent face à une équation impossible. « Nous sommes devenus extra-hospitaliers par obligation », insiste Béatrice De Donder. Loin d'être un choix de confort, le déconventionnement est devenu un « mode de survie » pour financer une infrastructure de qualité.

Les investissements nécessaires à une dermatologie moderne – dermatoscopie avancée, imagerie numérique, équipements spécialisés – ne cessent d’augmenter. Pourtant, la nomenclature ne reflète ni l’évolution technologique ni l’inflation des coûts structurels. Cette déconnexion alimente un sentiment d’injustice et d’incompréhension au sein de la profession.

Pour une réforme structurelle et juste

Dans ce contexte, la question du conventionnement ne peut être dissociée d’une réforme en profondeur de la nomenclature. L’objectif exprimé par la profession n’est pas une survalorisation, mais un alignement équitable avec les autres disciplines médicales, notamment les internistes. Cela implique une revalorisation de l’acte intellectuel, une révision des unités de valeur (RVU) et une meilleure prise en compte des coûts réels de fonctionnement. « Nous sommes une anomalie au niveau du taux de conventionnement, mais ce n'est pas nous qui le voulons », résume Koen Roegies.

Toutefois, cette réforme s’inscrit dans un cadre budgétaire fermé, ce qui impose des arbitrages politiques délicats. Revaloriser certaines prestations nécessitera inévitablement des redistributions internes, avec des impacts potentiels sur d’autres spécialités ou sur certains actes techniques.

Au-delà des considérations économiques, c’est l’accessibilité aux soins dermatologiques qui est en jeu. Une persistance du modèle actuel risque d’accentuer le déconventionnement, d’augmenter les suppléments d’honoraires et, à terme, de creuser les inégalités d’accès.

Par ailleurs, la pression financière pourrait inciter à une réduction du temps consacré par patient, au détriment de la qualité des soins. À l’inverse, une réforme réussie permettrait de réconcilier viabilité économique et exigence clinique, en garantissant des conditions de pratique durables.

Le faible taux de conventionnement des dermatologues ne constitue pas une dérive individuelle, mais le symptôme d’un déséquilibre systémique. Dans le cadre de la réforme en cours de la nomenclature, il apparaît essentiel de corriger cette anomalie en intégrant pleinement la réalité des coûts, des pratiques et des exigences de la dermatologie moderne.

À défaut, le risque est double : fragiliser davantage une spécialité clé et compromettre l’équilibre global du système de soins. La question n’est donc pas de contraindre au conventionnement, mais de créer les conditions qui le rendent à nouveau possible.

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Derniers commentaires

  • Jean-Marc Desmet

    21 avril 2026

    Comme quoi, en se posant les bonnes questions, on obtient souvent les bonnes réponses.

    En dermatologie, il me semble pertinent de plaider pour une revalorisation nette du code INAMI lors des premières consultations avec demande d’avis émanant du médecin traitant ou d’un spécialiste, que ce soit en intra- ou en extra-hospitalier. Il serait également justifié de revaloriser la biopsie cutanée.

    En effet, les internistes ont régulièrement besoin de cette dimension véritablement internistique de la dermatologie dans leur démarche diagnostique. Par ailleurs, la réalisation d’une biopsie cutanée incluant le derme profond permet parfois d’éviter des gestes ultérieurs plus complexes, plus coûteux et surtout associés à un risque accru pour le patient.
    Cordialement et salutations à toutes et tous les dermatologues ;-)