Tous deux ORL, les docteurs Maria Rushanyan et Patrick Levie partagent plus qu’une spécialité : un même sentiment d’impasse face aux réformes successives des honoraires médicaux. Entre dévalorisation symbolique et arithmétique intenable, ils racontent un métier pris en étau et pointent les véritables bénéficiaires des restrictions en cours.
Quand Maria Rushanyan formée initialement en Arménie, puis au Luxembourg, a achevé son parcours d’équivalence – deux années de spécialité supplémentaires, un an à Tournai, un autre à Saint-Luc, elle s’attendait à ce que « la belle vie de travail constructif et valorisé commence ». Elle intègre la clinique Sainte-Anne de Bruxelles en 2020, trois semaines avant que le covid ne bouleverse tout. Depuis lors, elle pratique l’ORL à plein régime. « J’aime mon métier. J’aime aider les gens », confie-t-elle. Une vocation intacte, mais éprouvée depuis quelques mois par un climat qu’elle dit de plus en plus pesant.
À ses côtés, Patrick Levie exerce depuis plus longtemps. Président de la société royale belge d’ORL en 2025, il est également chef du département tête et cou au Chirec. Ensemble, ils dressent le tableau d’une profession dont l’environnement socio-économique ne fait que régresser.
Une dégradation construite sur des décennies
Patrick Levie aime replacer les choses dans leur contexte historique. « Tenant compte de l’inflation, il y a peu de métiers où, d’année en année, les revenus diminuent », commence-t-il. Depuis la création de l’Inami dans les années 1960, la logique était claire : certains soins, jugés « de confort » (bien respirer, bien entendre, mieux sentir), seraient moins bien remboursés, le patient étant supposé y contribuer davantage. « Il y a beaucoup de différences d’une spécialité à l’autre dans la valorisation des codes. Notamment concernant les actes fonctionnels qu’on trouve beaucoup en ORL ont été moins valorisés que certains actes vitaux. »
À cette logique initiale se sont ajoutées des couches successives : suppression fréquente de l’indexation des honoraires, prélèvements hospitaliers allant de 20 à 50 % des honoraires – une pratique que le Dr Levie juge unique en son genre : « C’est comme si on ponctionnait un pourcentage sur les honoraires des avocats pour pouvoir plaider au palais de justice. » La comparaison internationale achève de saisir l’ampleur du décrochage : d’après les chiffres évoqués lors d’une réunion récente de la société belge d’ORL, une consultation, dans le privé, dans cette spécialité atteint 330 euros au Royaume-Uni, 500 dollars aux États-Unis. En Belgique : le remboursement Inami est à 37 euros, « c’est le prix imposé pour les patients BIM qui représentent environ 21,3% de la population ».
Le calcul qui ne tient plus
Depuis 2005, les coûts liés à l’exercice médical - énergie, personnel, matériel, stérilisation, fonctionnement hospitalier - ont augmenté de 60 à 80 %. Sur la même période, l’inflation générale a progressé d’environ 40 à 50 %, tandis que les honoraires indexés par l’Inami n’ont augmenté que de 20 à 30 %. « Les suppléments d’honoraires permettent en réalité de compenser cette diminution relative du remboursement public », résume Patrick Levie.
La menace sur les suppléments d’honoraires en chambre privée cristallise donc aujourd’hui la colère des praticiens. Quelques exemples chiffrés, donnés par un autre ORL : pour une demi-journée de consultation par semaine, à Bruxelles, il faut compter 400 euros de location de salle, plus environ 200 euros pour le matériel utilisé et sa stérilisation. En regard, une septorhinoplastie, une intervention complexe sur la cavité et la pyramide nasale, impliquant greffes, fraisage et deux à trois heures d’opération (sans compter le temps de l’anesthésie, où le chirurgien doit être présent, les visites en chambre, la rédaction des protocoles, des ordonnances, etc.), lui rapporte, une fois la part hospitalière déduite et sans supplément d’assurance, environ 80 à 150 euros nets, ce qui revient à un tarif horaire net de 20 à 37,5 euro, « alors qu’un médecin spécialiste ne commence sa carrière que entre 30 et 35 ans, après 10 à 15 années d’étude suivant les cas ».
D’autres opérations sont carrément déficitaires sans suppléments d’honoraire, pour l’hôpital qui doit payer la salle, le matériel, la stérilisation, les infirmières, etc., et pour les médecins. Un exemple concret : les opérations pour enlever les végétations chez un petit enfant, opération qui semble bénigne mais où chirurgien et anesthésiste doivent œuvrer de concert pour protéger les voies respiratoires, rapporte approximativement au chirurgien 25 euros net et à l’anesthésiste 12,5 euros net.
C’est précisément le système des suppléments qui permet de maintenir l’équilibre. « Dans notre journée opératoire, nous avons toujours un ou deux patients avec assurance et un ou deux sans », explique les praticiens. « Cela permet d’équilibrer les finances, celles de l’hôpital autant que celles des médecins. » Patrick Levie appelle cela un système hybride : les patients assurés ou aisés paient plus. Une partie de ces montants sont utilisés pour acheter du matériel performant qui profitent à tous, et permet à l’hôpital d’assurer le financement du quartier opératoire hautement technique. « Supprimer ou plafonner les suppléments ne profiterait ni aux hôpitaux dont la survie serait compromise, ni aux patients, ni aux médecins et à leur pratique, mais bien aux seules assurances (souvent liées aux mutuelles). »
La dévalorisation au quotidien
Au-delà des chiffres, c’est une érosion symbolique que Maria Rushanyan dit ressentir au fil des consultations. « Je me sens parfois mal à l’aise quand je demande 50 euros pour une consultation de 20 à 30 minutes », lâche-t-elle. « Beaucoup d’hôpitaux en viennent à exiger des médecins qu’ils limitent leur consultation à 15 minutes, papiers et ordonnances compris… Cela revient à transformer les médecins en techniciens, en leur enlevant toute possibilité de garder le côté humain des consultations médicales », ajoute un autre praticien également ORL.
Maria Rushanyan pointe en outre le rôle des médias et du discours politique, entretenu par les mutuelles, qui auraient instillé une défiance croissante dans la relation soignant-soigné. Les patients, dit-elle, en sont devenus plus revendicateurs : « Comme si demander ses honoraires était quelque chose qu’on ne devrait pas faire, les médecins devant alors travailler pour un salaire horaire incompatible avec leur formation et leur responsabilité… », soupire-t-elle.
Patrick Levie prolonge l’inquiétude vers l’avenir. Des jeunes confrères se demandent ouvertement s’il vaut encore la peine de rester en Belgique. « Ce sont les bons médecins qui partiront. Il va y avoir un nivellement par le bas. » Sur la question de l’accessibilité, souvent invoquée pour justifier les réformes, il retourne l’argument : de nombreux médecins sont de gros travailleurs. Si l’on continue à démotiver les médecins, à plafonner drastiquement les honoraires empêchant ainsi les investissements en matériel de pointe, il n’y aurait plus aucune incitation à travailler beaucoup et voir de nombreux patients. « La qualité des soins va diminuer. L’accessibilité que l’on offre parce qu’on est correctement rémunéré et performant par la qualité de l’équipement et le temps consacré par patient, disparaîtra si on nous impose des tarifs dérisoires. »
Pour les deux ORL, le paradoxe est là, entier : vouloir élargir l’accès aux soins tout en comprimant les revenus de ceux qui les dispensent jusqu’à rendre la profession peu qualitative, peu rentable et peu attractive, risque bien d’aboutir à l’effet inverse.









Derniers commentaires
marc brosens
14 juillet 2026L’ACA est une invention des spécialistes pour mieux résoudre le problèmes du remboursement des consultations pour les différents spécialistes en médecine . Les discussions se font autour de la table à l’inami avec les syndicats comme représentants de nous, les spécialistes. Je suis très curieux quels résultats nous allons obtenir pour une fois que nous avions eu tout en main dès le début.
Francois Planchon
14 juillet 2026Quand je lis ce texte, UNE solution dans les négociations me paraît évidente : la profession doit chiffrer en minutes nécessaires pour un travail humain le temps moyen pour chaque acte, et défendre ce timing sans céder...
Ensuite, la rémunération horaire doit correspondre au degré de qualification, ET être indexée et revalorisée comme les salaires : c'est ce qui doit revenir aux prestataires... APRES avoir déduit les coûts ajoutés pour le matériel, la location etc...
Pas question de céder quoi que ce soit à ce calcul, dont les arguments sont opposables chiffres raisonnables en main , ET rendus publics...
Trop simple ?
Si on prend le calcul inverse, càd partir d'un chiffre pour ensuite avoir des déductions négociées... on sera toujours le dindon de la mauvaise farce !
Pour suggestion...
Et si on n'obtient pas ce minimum : on émigre... et le pays non accueillant "se démerde"... car les soignants ont la chance d'être demandés et en pénurie dans beaucoup de pays !
Charles PARMENTIER
13 juillet 2026Sans médecins, pas de soins, il n'ya qu'une seule solution, faire front a l'unisson
Vincent ROBERT
13 juillet 2026Il est clair que VDB est un frustré, qui donne l’impression de réfléchir, mais ne voit pas (ou fait semblant de ne pas voir) plus loin que le bout de son nez….
À côté de ça, 85% des médecins sont conventionnés…..
Accès difficile aux soins de santé ?????
Emma HOLVOET
13 juillet 2026Parfaite description d’une situation realiste pour le moins deplorable