Depuis le 1er novembre, l’acte d’euthanasie est rémunéré. En 2025, 4 486 personnes ont été euthanasiées en Belgique, dont un mineur. Derrière ces chiffres, certains généralistes disent leur malaise face à la charge humaine, organisationnelle et émotionnelle que représente cet acte.
Entre les interactions avec les familles, les proches et les autres professionnels de soins, en plus de leur activité quotidienne, certains médecins prennent une décision importante : ne plus pratiquer eux-mêmes l’euthanasie. Nous avons recueilli le témoignage d’un généraliste d’une quarantaine d’années du sud du pays : « Voici pourquoi j'ai arrêté de pratiquer moi-même l'acte d'euthanasie. » D’autres évoquent également leur questionnement sur la meilleure manière d’accompagner leurs patients.
« Une expérience éprouvante »
Il a tenu à s’en expliquer pour libérer la parole et la réflexion d’autres généralistes qui, parfois, éprouvent aussi des difficultés dans la gestion de cet acte dans leur pratique : « Dans ma carrière de médecin généraliste, j'ai réalisé trois euthanasies et, à chaque fois, cela a été une expérience très éprouvante pour moi, sur le plan humain et sur le plan émotionnel. À l'époque de ces trois euthanasies, il n'existait pas encore de code INAMI spécifique pour cet acte. Concrètement, cela signifiait que je devais souvent prendre congé pour pouvoir préparer correctement la procédure, organiser le matériel, commander des produits en pharmacie, coordonner tous les éléments avec l'infirmier, les familles, etc. »
Au-delà de l'aspect organisationnel, le poids émotionnel de ces moments n’est pas anodin.
« L'euthanasie est un acte extrêmement intense pour le patient, pour la famille et surtout pour le médecin. Après l’acte, j’ose dire que je devais prendre congé toute la journée parce que je me sentais vraiment mal à l'aise et rempli de questions, de questionnements intérieurs. »
« La relation thérapeutique peut changer avec la famille »
Cet acte peut aussi avoir des conséquences pour la suite du travail du médecin : « Un autre aspect m'a interpellé avec le temps : la relation thérapeutique avec la famille du patient après l'euthanasie. Il n'y a rien à faire, mais il y a quelque chose qui change. C'est un moment tellement fort qu'il peut transformer un lien thérapeutique avec les autres personnes, les autres patients de la famille. Certains changent de médecin, d'ailleurs, après l'euthanasie. Ce n’est pas par conflit mais parce que le souvenir est trop chargé émotionnellement, je pense. Revoir le médecin qui a fait l'euthanasie d’un membre de la famille peut rappeler quelque chose de douloureux. »
Chercher et trouver une autre solution
Après cette expérience de trois euthanasies, ce généraliste a cherché une autre manière d'accompagner ses patients dans ces situations de demande d'euthanasie : « Lorsque mes patients me parlent d'une demande d'euthanasie, je reste très présent pour les écouter, discuter, les accompagner dans leurs réflexions. Je ne veux pas qu'ils aient le sentiment d'abandon parce que l'euthanasie, c'est le dernier soin, le dernier voyage, donc il mérite évidemment la continuité des soins. »
Si la démarche se concrétise, il fait appel à des équipes spécialisées comme celle de l'Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité (ADMD) ou du consortium LEIF-EOL : « On y trouve des médecins extraordinaires, vraiment très expérimentés, très à l'écoute des patients, des familles et aussi des soignants. Ils proposent des consultations de fin de vie, d'ailleurs, pour préparer l'euthanasie dans plusieurs quartiers de Bruxelles et peuvent aussi se déplacer à domicile. Ils prennent en charge tout le processus. »
Concrètement, « je rédige le premier avis que je transmets à un médecin de l’ADMD ou d’EOL et ils rédigent le second avis. Ils s'occupent de l'organisation, de la logistique, de la commande des produits, de l'acte lui-même, du constat de décès et de toute la paperasserie avant et après. »
Des médecins expérimentés
Certains sont des généralistes retraités qui ont plus de temps. « D'autres sont des médecins hospitaliers retraités. Ils ont tous une grande expertise de ces situations. C'est très, très réconfortant, très rassurant. Depuis que j'ai adopté ce fonctionnement, je me sens beaucoup plus apaisé. Je ne laisse pas tomber mes patients. Je reste leur médecin. Je fais le relais pour assurer la continuité des soins, pour l'acte lui-même. Les patients, les familles sont très reconnaissants de cette organisation. J'ai été contacté par des patients pour trois euthanasies avec cet autre système-là et il permet de garantir un accompagnement extrêmement professionnel tout en préservant la relation thérapeutique que j'entretiens souvent avec plusieurs membres de la famille. J’ai trouvé un équilibre dans le soin pour l’ensemble de la famille. »
La question financière
Un autre aspect est souvent méconnu : les questions financières. « Je me suis aussi rendu compte que je n'osais jamais demander certains remboursements à la famille, aux patients. Par exemple, je commandais du matériel et des produits en pharmacie, je ne les facturais pas à la famille. Je n'ai jamais réussi non plus à demander des honoraires. Juste après une euthanasie et un constat de décès, dans ce moment de deuil, cela me paraissait extrêmement difficile. Et la famille ne me proposait pas de me rémunérer, d'ailleurs. Ils sont tellement bouleversés qu'ils n'y pensent même pas, ni avant, ni pendant, ni après. »









Derniers commentaires
Jean-marc DELAIVE
02 mai 2026Personnellement , je conserve un lien spécial avec la famille du défunt euthanasié , teinté d' une reconnaissance éternelle . C'est tellement fort d'accompagner notre patient jusqu'au bout , quand cette fin doit être accélérée c'est une délivrance pour tout le monde . Pouvoir faire cela est un honneur et un devoir pour moi , puisque je m'engage à soigner ou plutôt soulager le patient de quelque manière que ce soit . Et l'euthanasie n'est qu'une forme ultime de soins . Chacun doit faire ce dont il se sent capable , et si après 3 actes , on ne se sent pas apaisé et en accord avec soi-même , il vaut mieux en effet déléguer cet acte . Bon courage !
Etienne VAN HONACKER
19 avril 2026Bjr, je comprends ces témoignages et je les partage. Si je me suis investi dans cette fonction de médecin euthanasiant, c'est tout simplement parce que l'euthanasie, en Belgique, est devenue un droit depuis la loi de 2002.
Un droit certes, mais attention, un droit sous conditions ! et ces conditions sont particulièrement strictes notamment pour la première condition ... J'ai estimé en conscience devoir aider tous ces patients en souffrance qui, lorsque leur état se dégrade dangereusement, ne trouve personne pour venir les secourir. Cet abandon a toujours été, pour moi, inacceptable. Et donc, malgré tous ces fardeaux à porter dans ces "moments de vie", je suis quelque part rassuré d'être "the last responder" ... et je dois bien vous dire que les familles m'ont à chaque fois remercié pour l'acte que j'avais posé pour leur proche dans un très grand climat de sérénité et d'humanité. Cet acte nous rappelle que la mort fait partie intégrante de la vie. Une très grande leçon d'"amour de l'humain" pour moi. Cet acte est assurément une véritable délivrance .... qui n'est pas sans me rappeler la délivrance de notre 1è apparition dans ce monde qui nous entoure, l'alpha et l'oméga de toute vie.
Christian GERON
17 avril 2026j'ai aussi eu des euthanasies que l'on pratiquait avec un confrère + habitué + que moi à cette technique ;le confrère a cessé de pratiquer suite à un burnout très grave ;depuis je suis perdu et j'ai eu des euthanasies qui se sont passées à l'hopital coté technique c'était ok j'avais marqué mon accord et discuté avec la patiente mais j'ai été prévenu alors que l'euthanasie éetait déja réalisée peu de contact avec les médecins hospitaliers ; toutes les formalités se passent sans qu'on soit au courant comme par enchantement alors que dans le privé cela demande des heures pnibles à vivre c'est un véritable sacerdoce
Philippe VAN VLAENDEREN
17 avril 2026Bonjour Confrère, qu'est ce qui vous permet d'écrire que: " « L'euthanasie est un acte extrêmement intense pour le patient, pour la famille et surtout pour le médecin. " Pourquoi, surtout pour le médecin? Personnellement, j'aurais écrit que l'Euthanasie est un acte extrèmement intense pour toutes les personnes intervenantes, sans chercher une fois encore à placer le médecin à la première place. Vous écrivez d'ailleurs plus loin que la famille était tellement bouleversée, qu'elle ne pensait même pas à vous dédommager. Cela dit, bravo pour votre implication!
André Verbeke
16 avril 2026100% d'accord avec vous.
Dr Verbeke.
Annick HENIN
16 avril 2026Merci pour ce temoignage
Marie-Louise ALLEN
16 avril 2026Très beau témoignage, réaliste, clair, humain, bien analysé. De plus des propositions d solution alternative.
Merci!
Miguel Derijcke
15 avril 2026Cher confrère, votre témoignage est tout à fait conforme à la réalité que j'ai déjà vécu .
Cela reste un acte d'exception qui ne peut pas ëtre banalisé ,mais bien justifié en cas échéans.
La loi belge est une de plus élaborée au monde mais pas immuable au changement constructif.
Soyons fier du service qu'on peut rendre à nos concitoyens de façon légale