Le secteur de la santé pèse pour près de 5 % de l'empreinte carbone en Belgique. Face à l'urgence climatique et à la lourdeur hospitalière, de nombreux praticiens se sentent démunis. L'écologie en santé rime-t-elle forcément avec contrainte ? La Dre Dorothée Boisseau, infectiologue, prouve que l'éco-conception médicale est avant tout un retour au « juste soin ».
Au Centre hospitalier de Saint-Nazaire, en France, Dorothée Boisseau cultive un profil qui ferait rêver bien des médecins belges. Infectiologue à 60 %, elle consacre officiellement 20 % de son temps à son rôle de référente médicale en santé environnementale. Une sanctuarisation institutionnelle qui n’existe pas (à notre connaissance) dans les hôpitaux belges.
« Avoir ce temps dédié me permet de mettre en place une dynamique au sein de l'hôpital, de la maintenir et d'avoir l'appui de la direction », explique-t-elle. Cette approche structurée a d'ailleurs porté ses fruits : elle lui a valu de remporter un « Prix Marianne », une prestigieuse distinction française qui récompense les initiatives innovantes et les engagements remarquables en matière de développement durable au sein du service public.
Sa vision est purement clinique. L'éco-conception est pour elle une suite logique de l'Evidence-Based Medicine. « C'est vraiment une démarche », insiste-t-elle. « Est-ce que le soin que je réalise est le plus sobre possible ? Est-ce qu'il est nécessaire ? Est-ce qu'il a une alternative moins émissive ? » L'infectiologue propose trois leviers immédiats, applicables en hôpital comme en cabinet, générant des co-bénéfices cliniques et financiers.
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Le mythe du gant systématique
Spontanément, on imagine que l'empreinte carbone d'une réanimation provient de l'alimentation de ses machines de pointe. Erreur. « Le dispositif médical qui a le plus grand impact carbone en usage cumulé en service de réanimation, ce sont les gants », révèle la spécialiste.
L'analyse du cycle de vie du consommable est édifiante. « Si vous mettez des gants non stériles, pour une boîte de cent, c'est 32 kilomètres en voiture thermique. Et si vous mettez des gants stériles, c'est 368 kilomètres. » L'objectif de la démarche n'est pas d'interdire les gants pour les gestes invasifs ou risqués, mais de combattre leur usage systématique lié à un faux sentiment de sécurité. Le bilan de cette surconsommation est d'ailleurs problématique d'un point de vue clinique : « On se lave moins bien les mains quand on met des gants, de nombreuses études le prouvent », rappelle Dorothée Boisseau, pointant aussi le coût injustifié et la recrudescence des dermatoses chez le personnel soignant.
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La règle de la compresse et le tri des déchets
En Belgique, le traitement des déchets médicaux à risques coûte environ cinq fois plus cher que les déchets assimilés aux ordures ménagères. Pourtant, par habitude ou par excès de zèle préventif, on jette tout dans le fût jaune.
« Une compresse qui a touché la peau, même si c'est infecté, s'il n'y a pas de sang qui coule, ça va dans les ordures ménagères », rappelle la Dre Boisseau. À Saint-Nazaire, la méthode a été radicale pour casser cette routine : « On a enlevé les sacs jaunes ! C'est venu des soignants. On a mis une boîte pour le piquant/tranchant, un petit sac pour les déchets à risques si besoin, et tout le reste dans le sac vert ou noir. » Le résultat ne s'est pas fait attendre : une chute drastique du volume de déchets lourds, une baisse de l'empreinte incinération et de solides économies financières pour l'établissement.
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Les prescriptions : des inhalateurs aux gaz anesthésiants
Le dernier levier se situe à la pointe du stylo du prescripteur. Selon Pharma.be, près de 700 tonnes de médicaments non utilisés sont rapportées chaque année dans les pharmacies. Outre le volume, l'éco-prescription consiste aussi à choisir la bonne forme galénique. En pneumologie, par exemple, le choix du dispositif compte double : « Dès que c'est du spray, c'est dix fois plus impactant que quand c'est de la poudre », précise-t-elle, ciblant le lourd bilan des gaz propulseurs.
Ce constat vaut également au bloc opératoire et aux urgences avec l'usage du protoxyde d'azote. « L’impact carbone est considérable. Et souvent, on le met plus par habitude », observe l'infectiologue. Dans son hôpital, les prises murales ont été purement et simplement débranchées pour éviter les fuites structurelles massives, et remplacées par des bouteilles à la demande. Ce geste de sobriété protège aussi la médecine du travail : l'exposition chronique des soignants à ces fuites est reconnue pour provoquer des céphalées chroniques et des anémies.
En adoptant ces trois réflexes, les médecins disposent d'un pouvoir d'action immédiat pour décarboner les hôpitaux belges, tout en renouant avec l'essence même de leur vocation : soigner avec justesse. « Toujours se poser la question de la sobriété, de la nécessité et de l’alternative », conclut l’infectiologue française.








