La santé numérique à contre-humanité? (V. Kokoszka)

Le déploiement de la santé numérique peut se heurter à de fortes résistances. En cause? Une vision du numérique et, plus largement, de l’objet technique comme d’un élément adverse à l’humanité, une sorte de négatif qui saperait l’humain en l’homme. C’est encore plus vrai dans le domaine de la santé, où la neutralité sans âme du numérique viendrait se substituer à l’empathie et à l’attention respectueuse des soignants. La santé numérique est-elle porteuse de cette déshumanisation tant redoutée?

Du point de vue des professionnels et des patients, la relation de soins possède une double épaisseur: d’une part, elle est souci et sollicitude à l’égard de personnes en souffrance et, d’autre part, elle est un savoir et un savoir-faire technique. Le caractère technique du soin, et les objets techniques sur lesquels il se greffe (la seringue, le moniteur, le scanner, etc.) passent au mieux inaperçus dans la routine des soignants, soit sont perçus avec un fort quotient d’adversité par des patients peu coutumiers de l’univers de soins. La froideur de l’objet, sa neutralité, son étrangèreté en font l’élément que ces acteurs tentent de surmonter ou d’oublier au sein de la relation thérapeutique pour lui donner sa dimension humaine, par l’échange de paroles ou de regards. Nous vivons avec l’idée que l’objet technique est, en un sens, le contraire de la relation de soins en tant que relation de sollicitude à l’autre. Le fait que l’objet technique soit le véhicule ou la matière concrète de l’acte de soins est obéré. Cette aversion pour l’objet technique est d’ailleurs plutôt curieuse puisque l’objet technique a été conçu par des humains: il est littéralement de l’intelligence humaine matérialisée pour répondre à des objectifs, des finalités de soins.

La relation paraît se techniciser

C’est à cette manière négative de concevoir l’objet technique que s’arrime la compréhension du numérique et de la santé numérique. Si dans la relation de soins traditionnelle, l’objet technique parait pouvoir être dépassé par l’humanité de la rencontre entre soignants et soignés, dans la santé numérique, c’est au contraire la totalité de la relation qui paraît se techniciser, s’objectiver en datas, en algorithmes, en puces, en implantables laissant l’humain comme un tiers résiduel. L’image du cyborg est parlante à cet égard, qui renvoie à Robocop, cette humanité grignotée et défigurée par la technique.

Expérimenter de nouvelles voies

Comme nous l’avons souligné, le Dr Alain Loute et moi-même, cette compréhension est purement négative et laisse de côté l’humanité de l’objet technique et l’humanisation spécifique des soins qu’il est capable de soutenir. Ainsi, des études ont montré que le télésoin n’introduit pas nécessairement plus de distance entre soignants et soignés mais peut parfois au contraire renforcer la proximité entre ceux-ci. Il ne s’agit simplement pas de la même proximité, et elles ne s’annulent pas. Plus radicalement, parlant des devices de suivi des patients diabétiques, le Dr Philippe Bardy a mis en exergue, un monitoring enfin adossé au temps du patient, à une continuité de vie non interrompue. N’est-ce pas une voie possible d’humanisation du soin? Mieux encore, l’arrivée du pancréas artificiel, intelligent, pourrait ouvrir une ère tout à fait inédite: celle du patient bien portant.

Entre la diabolisation de l’objet technique d’un côté, et une technophilie béate de l’autre, une troisième voie a été entrouverte au fil de cette journée: expérimenter des nouvelles formes d’humanisation du soin, à travers les technologies.

 

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